Le Canada est né en français. Il est maintenant à majorité anglophone. Qu’est-il arrivé ?

histoire francophonie canadienne

Le Canada, qui fut longtemps uniquement francophone, est aujourd’hui à large majorité anglophone. Cette évolution découle essentiellement de plusieurs choix délibérés et assumés de la France ! Les Anglais n’en sont en tout cas pas les principaux responsables.

Une Reine exemplaire

Tout d’abord, il faut souligner que la Reine Élisabeth II, le chef d’État du Canada, pourrait servir de modèle à beaucoup de Canadiens. Elle a toujours rempli admirablement sa mission, y compris pendant la deuxième guerre mondiale, et elle parle couramment le français, ce qui n’est pas le cas de nombreux ministres canadiens. Elle est ainsi fidèle à ses origines, elle qui est la petite-fille à la 31e génération de Guillaume le Conquérant, le duc de Normandie qui a placé l’Angleterre sous la tutelle de la France pendant 350 ans.

À noter que, pendant cette longue période, le français était la langue officielle de l’Angleterre, ce qui explique que, encore de nos jours, 40 % des mots anglais ont une origine française (et non le contraire, contrairement à ce qu’on croit généralement).

La Nouvelle-France, à l’origine du Canada

La France avait colonisé l’Amérique. La Nouvelle-France a couvert jusqu’aux deux tiers de toute l’Amérique du Nord. Le français y fut la langue officielle pendant 150 ans. D’ailleurs, en 2015, le gouvernement ontarien a fêté les 400 ans de présence française en Ontario, bien avant l’arrivée d’Anglais.

Cependant, l’Angleterre et la France se sont fait la guerre pendant des siècles sur de nombreux fronts, en Europe, en Asie, aux Antilles et en Amérique. En Amérique, il y eut ce qu’on appelle la Guerre de Sept ans (en anglais : French and Indian War), que certains considèrent comme la première guerre mondiale.

Les deux pays y ont obtenu à tour de rôle des victoires importantes. Les principaux événements furent, en 1759, la défaite des Français aux Plaines d’Abraham (ville de Québec) et, en septembre 1760, la capitulation de Montréal, sans même que les troupes françaises aient livré bataille !!! Si le gouverneur général de Vaudreuil décida ainsi de capituler, c’est parce qu’il voulait éviter un bain de sang et la dévastation complète du Canada. Louis XV n’apprécia cependant pas cette décision. Il rendit Vaudreuil personnellement responsable de cette capitulation, et il le fit enfermer à la Bastille.

Après la capitulation de Montréal (1760), les Britanniques prirent le commandement de ce qui était encore juridiquement la Nouvelle-France.  Ce fut le régime de la loi martiale. Pendant cette période militaire, Londres a laissé perdurer le système français, un peu par la force des choses, car les francophones formaient 99,7 % de la population !

Cependant, ces défaites françaises n’avaient pas mis fin à la guerre, et ce fut finalement l’Angleterre, qui était ruinée par les sommes colossales qu’elle avait investies dans cette guerre, qui demanda la négociation d’un traité de paix. C’était la décision du nouveau Roi George III qui, à 22 ans, venait de succéder à son grand-père George II décédé un mois à peine après la capitulation de Montréal.

Cette négociation, menée pour la France par le marquis César Gabriel de Choiseul, Ministre des Affaires Étrangères, s’étala sur plusieurs années et a conduit à un partage des colonies. La France aurait très bien pu garder la Nouvelle-France, mais cela ne l’intéressait pas. Elle considérait le Canada comme un vaste territoire glacé sans importance stratégique et surtout un gouffre financier.  Lors des pourparlers de paix, la France ne revendiqua donc jamais la Nouvelle-France. Elle l’a volontairement cédée aux Anglais, préférant prendre notamment la Guadeloupe, la Martinique, le Sénégal et des comptoirs dans les Indes, dont le sucre et les épices lui paraissaient plus rentables que les peaux de castor de la Nouvelle-France, qui étaient ses seules sources de revenus possibles, selon elle. Les immenses ressources que contenait son sol étaient encore inconnues !

En fait, les officiers britanniques et de nombreux hommes d’affaires ainsi que des politiciens britanniques auraient préféré, eux aussi, conserver les Antilles, et rendre par le fait même la Nouvelle-France aux Français. Par exemple, le général James Murray, l'un des principaux acteurs anglais de la Guerre de sept ans, avait dit « Si nous sommes sages, nous ne garderons pas la Nouvelle France ! ».

La France eut gain de cause. La Nouvelle-France passa aux Anglais par le Traité de Paris (1763). Le Premier ministre français (le duc Étienne-François de Choiseul, le cousin du négociateur) était d’ailleurs très satisfait de cette issue, qu’il considérait être un grand succès pour la France. Ce n’est que deux siècles plus tard que le général de Gaulle a reconnu l’erreur de la France en déclarant « la France ne se pardonnera jamais cet inconsolable abandon ». Pour certains historiens, l’abandon de la Nouvelle-France constitue d’ailleurs la plus grande défaite du monde français dans l'histoire de la France.

Ainsi, c'est le traité de Paris qui scella définitivement le sort du Canada et de la Nouvelle-France, et non pas les batailles perdues ou gagnées en Amérique ou en Europe!

Il faut souligner encore que, lors de la rédaction du Traité de Paris, jamais la France de Louis XV ne songea à faire insérer une quelconque disposition linguistique dans le traité. Rien dans ce traité ne garantissait aux Canadiens ou aux Acadiens, qui devenaient des citoyens britanniques, quelque droit que ce soit en la matière.  La survie de la langue française ne préoccupait guère les négociateurs français. D’ailleurs, la France fera de même en 1803 lors de la vente par Bonaparte de la Louisiane aux Américains et, en 1954, lors de la cession de Pondichéry à l'Inde. La langue française ne semble donc pas vraiment préoccuper les Français en dehors de leur hexagone.

Élargissement de la province de Québec

Après sa cession à l’Angleterre, la Nouvelle-France subsista, mais sous tutelle britannique. Pour mieux pouvoir la gérer, l’Angleterre avait seulement découpé ses colonies américaines en plusieurs parties, dont l’une s’appelait « Province de Québec », avec le français comme langue officielle. Elle incluait notamment Ottawa et l’Est ontarien.

Afin de s’assurer la fidélité des francophones, George III agrandit ensuite cette province de Québec (acte de Québec, 1774) pour qu’elle inclue toute la région des Grands Lacs, jusqu'aux limites de la Baie d'Hudson, incluant notamment, outre Ottawa, les futurs Toronto, Windsor, Sudbury et Thunder Bay, mais également tout le territoire compris entre la vallée de l'Ohio et du Mississippi, incluant entre autres de futures grandes villes américaines comme Chicago, Detroit et Duluth.

Et cet immense territoire était régi par les lois civiles françaises !

La Guerre d’indépendance américaine

Cependant, l’événement décisif pour les langues dans notre région fut la Guerre d'Indépendance américaine, résultant de la révolte contre l'Angleterre de ses colonies américaines.

Un jeune noble français idéaliste, le marquis de La Fayette s'engagea dans cette guerre révolutionnaire des insurgés américain contre le pouvoir colonial britannique. Il y joua un rôle décisif, et fut même nommé général par George Washington à l'âge de 19 ans.  Grâce à lui, et avec l’appui de la marine française, les Patriotes gagnèrent de justesse la guerre d’indépendance américaine contre les Loyalistes à l’Angleterre.

Aujourd’hui encore, La Fayette est perçu comme un héros aux États-Unis. Il est un des rares étrangers, et le seul Français, à avoir été nommés citoyens d’honneur des États-Unis, un privilège exceptionnel qui n'a été décerné jusqu'ici que huit fois. Et de nombreuses villes américaines s’appellent Fayetteville, La Fayette ou Lafayette en son honneur. En outre, lorsque les États-Unis sont entrés en guerre en 1917, le colonel américain Charles Stanton a tenu à se rendre sur la tombe de La Fayette au cimetière de Picpus à Paris et il a dit, en présence du maréchal français Joffre, "La Fayette, nous voici", signalant ainsi qu’il lui rendait la pareille !

Le paradoxe est que ce même La Fayette, toujours vénéré aux États-Unis, finit sa vie dans le déshonneur en France pour avoir utilisé la force contre la population pendant la Révolution française, sur ordre de l’Assemblée constituante. Il n’échappa à la guillotine qu’en s’exilant.

La victoire américaine fut entérinée par le Traité de Versailles (1783). La Grande-Bretagne reconnaissait l’indépendance américaine et cédait aux Américains la partie de la province de Québec située au Sud des Grands Lacs. L’immense province de Québec créée par George III fut réduite ainsi à l'équivalent d’une partie du Québec et de l'Ontario actuels.

Conséquences linguistiques

Si la Guerre d’indépendance américaine eut une énorme influence sur les francophones du Canada, c’est que les Loyalistes à la Couronne d’Angleterre, chassés de ces nouveaux États américains, se sont réfugiés au Canada, surtout dans cette province de Québec découlant du Traité de Versailles, et toujours uniquement francophone. Ils invoquèrent ensuite leur loyauté à l’Angleterre pour exiger du Parlement anglais de ne pas devoir parler français. Londres leur donna satisfaction et, en 1791, sépara cette province de Québec en deux, créant le Bas-Canada, francophone, et le Haut-Canada, anglophone.

Il n’y avait plus alors de province de Québec. Le Bas-Canada était une partie de ce qu’est aujourd’hui la province de Québec (il ne comprenait pas une grande partie du Québec actuel !). Le Haut-Canada, refuge principal des Loyalistes, était une partie de ce qui est devenu l’Ontario, dont la devise se réfère aujourd’hui encore à ces Loyalistes : Ut incepit fidelis sic permanet (Loyale elle commença, loyale elle restera).

Conclusion 

Ce ne sont donc pas les Anglais qu’il faut blâmer si les Québécois et les autres francophones du Canada doivent tellement se battre aujourd’hui pour préserver leur langue. Dès lors, lutter pour la défense de la langue française ne doit certainement pas être synonyme de combattre les anglophones. Au contraire, il faut dialoguer avec eux. Il faut s’assurer qu’ils sont conscients de l’apport historique des francophones dans notre pays et veiller à ce qu’ils en tiennent compte.

Mais il faut aussi convaincre les francophones qu’ils peuvent être fiers de leur langue et qu’ils ne doivent jamais avoir peur de la parler ! Le français ne pourra survivre au Canada que s’il est abondamment parlé !

Roland Madou, Ottawa

Mars 2020

 
(Source de l'image: Silvestri MatteoUnsplash)