Le pouvoir de l’immersion française sur la dualité linguistique au pays

Un texte de Jill LeBlanc, responsable des programmes d’immersion française de la 7e à la 12e année au ministère de l’Éducation de l’Île-du-Prince-Édouard

Quand on parle de la dualité linguistique au pays, on reconnaît sa valeur comme étant la “pierre angulaire de notre identité nationale” (OCOL). Cela représente à la fois une grande fierté et une opportunité de croissance importante pour chacun d’entre nous. Bien qu’elle soit l’une de nos langues officielles, la majorité des Canadiens à l’extérieur du Québec demeure dans des milieux où le français est une langue minoritaire. Par conséquent, il est de notre responsabilité de protéger les droits des francophones et des francophiles. En prenant au sérieux l’état actuel des deux langues officielles du Canada, nous devons protéger et augmenter l’accès aux programmes en français. S’impliquer dans cette cause c’est un investissement dont le retour est exponentiel. Non seulement pour enrichir notre quotidien, mais aussi pour s’assurer que les générations futures puissent vivre dans de fortes communautés francophones, obtenir des services dans la langue de leur choix et vivre de riches expériences culturelles authentiques.

Ma réalité est unique, mais mon histoire en tant que francophone ne l’est pas. Il est de mon devoir de m’investir dans cette cause pour le bien des générations futures comme l’ont fait les générations qui nous ont précédées. Laissez-moi vous partager mon histoire...

Elle commence à St. John’s, une ville de Terre-Neuve et Labrador. J’ai grandi dans une famille anglophone. On habitait la région de la capitale, qui était aussi la plus grande municipalité à l’Île, mais mes parents étaient originaires de régions rurales où les choix de cours étaient plus limités et n’ont donc pas eu le même accès à apprendre le français. À la fin de ma 6e année, j’ai eu l’appui de mes parents pour choisir un programme d’immersion tardive, et ce, malgré qu’il n’y avait pas d’autobus pour fréquenter cette école. Heureusement pour mes parents et moi, la demande était finalement si forte qu’un programme d’immersion tardive s’est ouvert dans l’école de mon quartier. Ainsi, j’ai embarqué dans l’aventure de l’apprentissage de la langue française, et je n’ai jamais regardé en arrière.

Au cours de mes études en immersion, j’ai eu l’occasion de vivre des expériences culturelles qui ont semé les graines d’un amour féroce pour la culture francophone. Des ateliers de cuisine québécoise et française, des spectacles de théâtre et de musique en français, des voyages en milieux francophones, le quotidien plus <banale> où l'on apprenait une phrase idiomatique ou des actualités sur des événements réels et significatifs dans des communautés francophones à travers le monde ont nourri tous les jours mon amour pour la langue et la culture. L'immersion française est un outil essentiel pour la dualité linguistique au pays. Les bases de ma francophonie existent grâce à l’immersion, car la totalité de mon exposition au français pour les 6 premières années de mon apprentissage était liée exclusivement au programme. Il y a souvent une croyance populaire qui dit que les élèves en immersion tardive n’ont pas assez de temps pour devenir bilingues… Je suis la preuve vivante que ce n’est pas le cas et j’en suis fière. Les graines ont bien été semées pendant tout mon parcours en immersion française et lors de ma remise de diplôme, j’étais en mesure de communiquer en français de façon autonome. Le goût d’apprendre et de développer mes compétences langagières a été aussi si bien cultivé que j’ai fait le choix de poursuivre mon développement linguistique après le secondaire.

    Image: Green Chameleon - Unsplash  

J’ai donc commencé un baccalauréat en musique à l’université, mais j’ai vite compris que je ne voulais pas continuer ce chemin, même si la musique tenait (et occupe toujours!) une place importante dans ma vie. Un de mes cours optionnels était un cours de français et j’aimais l’expérience de pratiquer mon français tous les jours. J’ai donc décidé de changer ma majeure et dès la prochaine session, je me suis retrouvée à temps plein dans le département de langues. Ma majeure en français nécessitait un stage dans un milieu francophone que j’ai eu le bonheur de faire au Québec grâce à une bourse du gouvernement du Canada pour étudier en français.

Mes études en français langue seconde m’ont ouvert beaucoup de portes, mais au cours de mon aventure, j’ai dû faire face à l'insécurité linguistique. J’ai commencé à comprendre pourquoi les gens de langue minoritaire ressentent souvent le besoin de défendre leurs langues.

J’ai été embauché pour plusieurs emplois où j’ai eu l’occasion de parler en français, et je suis certaine que mon bilinguisme a contribué à me permettre de vivre ces opportunités. Cela dit, quand on travaille avec le public, ce n’est pas toujours facile pour un anglophone qui tente de parler en français. On m’a souvent répondu en anglais suite à mes efforts de communiquer en français, avec mon accent anglophone et ma grammaire imparfaite. Malgré tout, j’ai continué en français, mais j’avoue que parfois j’étais découragée. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, je vis complètement en français. Je suis mariée avec un francophone, et nous parlons presque exclusivement en français à la maison avec nos 3 enfants. La langue utilisée dans le cadre de nos emplois est le français. Je peux définitivement dire que nous sommes une famille qui vit en français, et ce, par choix. Malheureusement, l’insécurité linguistique ne prend pas fin parce qu’on choisit de vivre en français au quotidien.

La pénurie de main-d’œuvre francophone en milieu minoritaire se fait sentir dans plusieurs domaines, non seulement en éducation, mais aussi pour trouver un professionnel de soins santé, un conseiller à la banque, un avocat, etc. Malheureusement, les gens qui sont bilingues se contentent souvent d’utiliser ces services en anglais pour laisser la place aux autres. Cependant, il ne faut surtout pas oublier qu’il n’y aura jamais de fonds ou de services additionnels si la demande n'est pas là. Alors il faut oser demander!

Mon parcours personnel et professionnel n’est pas très différent de celui de plusieurs œuvrant dans le domaine de l’immersion française au Canada, mais je tiens à partager mon témoignage avec fierté. Je suis un exemple de l’importance d’offrir une programmation variée en français au Canada qui vise à soutenir le développement de la dualité linguistique par le biais de notre langue minoritaire.

Je suis bilingue et fière de l’être. Bilingue parce que je vis en français et en anglais, parce que j’ai du plaisir à m’engager dans les activités récréatives dans les deux langues et parce que mon héritage comprend des expériences inoubliables et des relations francophones et anglophones importantes.

Ma francophonie adoptée m’apporte au quotidien une variété abondante d’expériences et la capacité de m’exprimer avec précision et avec toutes les notions implicites de mes langues. La diversité et la variété qui me touche dans tous les aspects de ma vie sont doublement riches à cause de ma dualité linguistique et de ma culture hybride. Ma francophonie n’est pas seulement tissée dans la tapisserie de ma vie - il s’agit d’une mèche vitale à chaque fil sans laquelle je ne serai pas la personne que je suis aujourd’hui.

Jill LeBlanc est responsable des programmes d’immersion française de la 7e à la 12e année au ministère de l’Éducation de l’Île-du-Prince-Édouard. Ayant appris le français dans un programme d’immersion tardive, elle a développé une identité bilingue qui la caractérise de plusieurs façons. Maman de trois enfants, elle transmet sa passion pour la langue française et la culture francophone à tous ceux qui croisent son chemin tout en étant fière de la dualité linguistique qui définit son parcours. Jill est une ancienne membre du Conseil d’administration de l’Association canadienne des professionnels de l’immersion (ACPI). Elle est encore impliquée auprès de l’ACPI en participant activement au comité de rédaction du Journal de l’immersion.
Image: Brooke Cagle - Unsplash